Sur la route de Wack

Cette année, la campagne de mangue s’est déroulée d’une façon pour le moins inattendue. Nous avions décidé de récolter nos mangues plus tôt que d’habitude pour éviter qu’elles soient mures trop tôt après cueillette. Il y a avait aussi une autre raison, éviter l’hivernage qui approchait à grands pas, car les mangues pourrissent facilement à cette période du fait de certains insectes comme la mouche des mangues. Ce que nous ignorions, c’est que cela aurait des incidences sur le prix que nous avions l’habitude de fixer.

La concurrence, c’est vraiment pas cool

Les premières clientes à se manifester ont vite fait de nous le faire savoir. En réalité elles étaient deux, des clientes du village, coépouses de surcroît. La précision vaut son pesant d’or, car contrairement à ce à quoi on s’attend d’habitude, ces deux-là s’entendent à merveille. On dirait presque qu’il y a une certaine complicité entre les deux tellement elles étaient sur la même longueur d’onde. Quand elles m’ont annoncé la mauvaise ,j’ai écarquillé les yeux. L’idée de perdre 500 FCFA sur la bassine ne me plaisait pas du tout. D’après elles, il y aurait un autre producteur de je ne sais où qui a baissé le prix de la bassine et toutes les clientes potentielles des environs, vont se ravitailler là-bas. En message codé subtilement, ou pas, vous devez comprendre : soit tu baisses le prix, soit on ne vient pas chez toi.
Étaient-elles en train de bluffer? Je ne saurais le dire. Mais nous avions une urgence avec nos mangues récoltées depuis plusieurs jours, et presque aucun client en vue à part ceux qui achète par un, voire deux kilogrammes. Nous nous résignons alors à baisser le prix de la bassine à 2500 FCFA. A chaque fois que j’en vendais une, je pensais plus à la somme perdue qu’à celle engrangée. Et pour couronner le tout, elles se faisaient désirer, refusaient de prendre certaines mangues parce qu’elles n’étaient pas assez grosses ou pas sucrées. J’ai pourtant beau leur dire qu’une mangue non mûre a toutes les chances du monde d’être amère donc qu’il faut attendre qu’elles soient sur le point de mûrir avant de les vendre mais rien n’y fait, elles s’en tenaient à leur logique, vendre coûte que coûte. Le fait d’être nos seules clientes « régulières » – et là j’ouvre très grand les guillemets, les mettaient dans une position favorable. Nous par contre, nous étions dans un sale pétrin si la situation ne pas venait pas à changer. On aurait cru que personne n’était au courant que la campagne avait déjà commencé.

10 km à dos d’âne

 

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Les jours passant, la situation ne s’améliorait pas vraiment. Ce n’était toujours pas la grande affluence. Devant ce cas de figure, Pa 5 ans et demi préconisait une solution qui ne m’enchantait guerre, prendre la charrette et l’âne pour aller vendre nos mangues dans les villages environnants. Le simple fait de m’imaginer assis sur une charrette en train de crier « Aywa mangoo » me décourageait déjà. Il proposa sa solution plusieurs fois, et à plusieurs reprises je l’ignorais jusqu’au jour où, après les avoir triées, je me suis retrouvé avec un nombre important de fruits très mûrs. Un jour de plus et ils seraient invendables. Devant cette situation, j’ordonnai à Papiss, un de nos sourga, de sangler l’âne. Il était temps qu’on aille nous-mêmes à la rencontre de la clientèle.

Il devait être 11 h lorsque nous avons pris la route. Le soleil ce jour-là s’était montré plutôt clément avec des rayons assez doux même si la température était assez élevée. Un contraste apprécié qui allait nous épargner bon nombre de désagréments. La charrette était chargée de deux damb (grands paniers tressés utilisés généralement dans le commerce des fruits). J’avais bien choisi l’endroit où j’allais prendre place, de façon à tourner le dos à ces gens qui passent toute la journée assis sous l’ombre d’un arbre à converser de tout et de rien.  La marchandise prenait tellement de place sur cette charrette que j’avais à peine un endroit où m’asseoir correctement. Je me trouvais à l’arrière, sur le côté gauche (décidément ce côté ne me convient pas du tout), laissant à mon acolyte le soin de manœuvrer notre âne… Tiens donc parlons un peu de notre âne. Comme tous ces congénères, il est têtu. Et comme si cela ne suffisait pas, il est aussi particulièrement paresseux. Je garde encore d’amers souvenirs de nos précédentes sorties, lorsque nous allions charger du fumier. Comme je m’y attendais, il nous a fallu plusieurs heures avant d’atteindre Wack Ngouna. Trois pour être exact. Autant vous dire que j’avais les fesses en compote à force d’être assis aussi longtemps.

 » Des mangues qui se vendent elles-mêmes « 

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Nous voici à Wack. Fini la bitume, maintenant on roule sur de l’asphalte. Je descends alors de la charrette pour me dégourdir un peu les jambes, mais surtout pour accoster un petit groupe d’individus, des hommes qui se reposaient juste devant nous.
La première tentative fut un échec. Cependant, ils m’indiquèrent qu’il y avait des femmes qui revendaient des mangues un peu plus loin. Nous continuons notre route vers la direction indiquée. Comme par un heureux hasard nous tombons pile- devant l’une d’entre elles. Elle s’approcha de la charrette, inspecta la marchandise et nous demanda d’attendre. Entre-temps des enfants avaient formé un joyeux attroupement autour de la charrette attirant du coup l’attention des plus grands. On réussit à vendre quelques manques avant que nos nouvelles clientes ne reviennent. Elles étaient deux, des peulh. Au fait j’ai remarqué qu’il y avait énormément de villages peulh dans cette partie sud du Saloum. On se croirait presque dans le Fouta.

Après les salamaleks d’usage, elles entreprirent une longue discussion avec moi. En fait, c’était plutôt du marchandage. Moi qui suis hyper nul dans le domaine particulièrement quand il s’agit d’acheter un article, je m’en tirais plutôt pas mal. Il faut dire que la marchandise que nous transportions nous mettait dans de bonnes dispositions. Nous avions emporté avec nous des Californiennes. De grosses mangues rouges dont une seule peut dépasser facilement 1 kg à la pesée. Une mangue charnue, pas assez sucrée à mon goût mais qui se vend assez facilement. En fait elle se vend toute seule, car elle attire le regard des passants qui sont à chaque fois étonnés de voir une si grosse mangue. D’entrée je fixe le prix de la bassine à 3500 FCFA. Ce n’est pas de la surenchère, nous venions quand même de nous taper trois heures de route. Bien sûr les femmes trouvèrent ce prix trop élevé. Elles m’en proposent 3000, ce qui est le prix normal de la bassine de mangue ici. Seulement voilà, mes mangues ne sont pas comme les autres. Je dis alors niet et je campe sur la somme initialement proposée. Après plusieurs arguments échangés, elles proposèrent 3250, chacune prenant une bassine. Je fis un rapide calcul dans ma tête, puis je me dis que 6500 FCFA en un coup c’est plutôt pas mal. Marché conclu, je ressors requinqué de cette transaction, le moral au beau fixe. Et en plus, je venais de me départir de la moitié du chargement.

Après cette transaction nous nous dirigeons lentement vers le coeur de la ville. On passe devant un hangar où étaient stationnés des camions. À l’intérieur des ouvriers s’affairaient encore. J’entre dans le hangar,  j’observe un peu les va-et-vient puis distingue au fond un homme en chemise et jean, tenant un bloc-notes qu’il remplissait. Tiens ça doit être le patron me suis-je dit. Je me dirige alors vers lui, Salameks d’usage puis à peine quelques mots échangés, il me suit en dehors du hangar pour voir la marchandise. Rapidement un attroupement se forme à nouveau autour de la charrette. Quand je vous dis que ces mangues se vendent toutes seules. Les ouvriers, les chauffeurs des camions se mirent choisir une par une les mangues jusqu’à ce qu’il ne reste que les plus molles. Mangues que j’avais mises à part pour éviter qu’elles ne se mélangent avec les autres, car invendables à mes yeux. Mais à ma grande surprise, même celles-là aussi sont convoitées et finissent par être vendues à l’unité. En à peine quelques minutes toutes les mangues sont parties entre les mains des travailleurs.

Chance du débutant ou véritable succès marketing, ce déplacement à Wack a complètement changé le cours de la campagne. J’ai été surpris qu’on ait écoulé notre marchandise si vite, en moins d’une heure et ceci en n’ayant toujours pas atteint le centre de la ville. Finalement on a rebroussé chemin sans même aller jusqu’au marché. Sur le chemin du retour, nous avons laissé l’âne aller à sa guise. Après tout lui aussi avait vécu une journée éprouvante. Nous sommes arrivés au village aux alentours de 18 h, le cou engourdi, le ventre vide, faute d’avoir mangé quelque chose de consistant, mais le moral gonflé à bloc. Au final cette petite excursion en valait vraiment la peine.

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Ameth DIA
Blogueur sénégalais, ancien Sanaarois, passionné de jeux vidéo (particulièrement de MMORPG), de Naruto, grand fan de Sexion d'assaut et supporter de l'équipe de France de football.
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